Le début des micronouvelles
Je m'essaye à un nouveau format : la micronouvelle !
C'est un récit court raconté en peu de mots. Il n'y a pas vraiment de longueur standard. Elle peut être composée de 6 mots (Six-Word Story), 50 mots (dribble), 100 mots (drabble), 750 mots (sudden fiction), 1000 mots (flash fiction) ou plus encore.
L'intérêt : réduire une histoire à son essence, la raconter avec un vocabulaire précis et impactant. C'est un vrai travail de style qui demande de retirer le superflu pour s'attaquer à ce qui est important de dire, et de ne pas dire. Réussir à faire naître l'émotion avec le minimal.
La microfiction occidentale remonte aux Fables d'Esope et son origine contemporaine serait attribuée à un texte de six mots de l'auteur Ernest Hemingway (dont la paternité est remise en doute) :
« For sale: baby shoes, never worn. »
(« À vendre : chaussures de bébé, jamais portées »)
Ce texte suggère beaucoup en peu de mots : la mort du bébé ? Quoi qu'il en soit, il a influencé de nombreux écrivains qui se sont essayés à ce format court.
Aujourd'hui, je trouve que la micronouvelle s'adapte parfaitement au format proposé par nos réseaux sociaux.
En plus de me permettre de montrer mon travail créatif, la micronouvelle m'apprendra à être plus concise. En ce moment, j'écris un roman de fantasy japonaise. J'en suis à 230 pages environ (83 000 mots) et seulement à la moitié du récit que je compte écrire... Long, c'est long !
Alors... La micronouvelle est parfaite pour s'entraîner à élaguer les paragraphes denses et descriptifs. Il faut entrer dans le cœur de l'action dès le début, caractériser les personnages avec peu de moyens, et offrir une fin impactante (comme la nouvelle).
Voici ma première micronouvelle :
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Hanako payait le prix de ses mensonges.
Le serviteur la traina par les cheveux jusque dans une allée peu fréquentée des quartiers des concubines. Il lui aplatit le nez dans la poussière. L’une des plus belles fleurs de Kyoto se dressait devant elle : la concubine Tohime. L’éclat de sa beauté n’était terni que par une nature exécrable que nul n’ignorait à la cour.
— C’est toi, la clairvoyante ?
Peut-être l’était-elle vraiment… car Hanako sut que son existence allait virer au cauchemar.
🌸
L’empereur cultivait les plus belles variétés de fleurs du pays. Sans parler de son harem, la beauté de son jardin surpassait celle des dieux. Tout ce qu’elle désirait, c’était le contempler. Les fleurs étaient le péché mignon d’Hanako.
Entrée à la cour en tant que servante, elle était rapidement devenue la maîtresse des ragots. Hanako savait tout : qui aimait qui, qui voulait quoi… L’attention l’emplissait d’orgueil. Mais bientôt, elle suscita de la crainte.
« Elle lit dans les pensées ! C’est une sorcière ! » Hanako fit profil bas.
Néanmoins, la concubine Tohime la convoqua par le cuir chevelu.
— Je veux savoir ce que le prince pense de moi. M’aime-t-il ?
C’était un traquenard sentimental.
🌸
Le palais était un champ de bataille où l’encre et les rumeurs étaient plus mortelles que l’acier. L’empereur vieillissant, les concubines s’écharpaient en secret pour obtenir le cœur de son fils, le prince Sohan.
Tohime s’évertuait à le séduire à coups de rires niais et de regards suggestifs. L’impatience la rongeait. Son silence la tuait. Par un heureux hasard, elle entendit parler d’une domestique qui savait déchiffrer les pensées. Cette sorcière était une aubaine ! Tohime saurait enfin si Sohan l’aimait !
Ce que la concubine de haut rang ignorait… c’est qu’Hanako était incapable de lire dans les pensées… Encore moins dans le cœur humain.
🌸
Hanako se promenait souvent en cachette dans le splendide jardin de l’Empereur. Les servantes n’y étaient pas autorisées. Si on l’avait vu, on l’aurait battue à mort. Mais les fleurs l’appelaient…
— Que veux-tu savoir, cette fois ? chuchota la pivoine.
— Ce que le prince Sohan pense de Tohime-sama, répondit Hanako.
Les fleurs frémirent, songeuses. Depuis toute petite, elles lui disaient tout : comment se faire apprécier, qui éviter, les secrets intimes… C’était le véritable don d’Hanako. Les fleurs entendent beaucoup de choses qu’elles ne peuvent transmettre à personne. Sauf à elle.
— Tohime ? répondit la pivoine frêle. Il la déteste ! Elle est avare, capricieuse et méchante ! Sohan la méprise.
🌸
— Alors ? s’impatientait Tohime.
Hanako blêmit. Si elle disait la vérité, elle aurait la tête tranchée. Si elle mentait, et que Tohime l’apprenait… Elle aurait la tête tranchée.
— Je… Je suis navrée… je n’ai pas la réponse à votre question…
— QUOI ?! As-tu menti sur tes dons ?
Hanako trembla. Elle n’avait jamais rien prétendu de tel. Tohime ordonna qu’on lui apporte son instrument de prédilection : le fouet. L’air claqua. La douleur fissura l’esprit d’Hanako.
— Il… Il ne vous aime pas ! hurla-t-elle.
Tohime s’étrangla de stupeur. Sa lèvre inférieure tressaillit, tandis que son sublime minois virait au violet.
— Menteuse !
Hanako ne put échapper au fouet.
🌸
Hanako frottait le linge blanc dans l’arrière-cour, lorsque des gardes armés surgirent et la saisirent brutalement. Ils la trainèrent jusqu’aux quartiers du prince Sohan. Elle fut jetée aux pieds d’un attroupement agité et soucieux. Parmi eux, elle reconnut Tohime, dont le maquillage dégoulinait sous les larmes. Un corps gisait contre la table basse : le prince Sohan. L’expression figée de douleur, du sang aux lèvres… mort. Une tasse était encore prisonnière de ses doigts raides.
— Tu es sûr ? sanglota Tohime d’une voix aigüe.
Un serviteur penaud gesticulait au milieu des hauts dignitaires.
— C’est bien elle, je l’ai vu. Elle a empoisonné le prince.
🌸
— Ce n’est pas moi, je le jure !
L’empereur la fusilla du regard. Le bourreau semblait impatient. Une bonne partie du palais assistait au procès. Tohime était présente, en larmes. La tête enfoncée dans le sol, Hanako tremblait. Elle ne put s’empêcher de remarquer les fleurs dans les vases Tang. Si belles...
— As-tu une preuve de ton innocence ?
Hanako se mordit les lèvres. Les fleurs protestèrent : « Ce n’est pas elle ! On l’a vue ! C’était Tohime ! » Cependant, personne, sauf Hanako, n’entendit ces témoins silencieuses.
Le lendemain, une aube rougeoyante se leva. En une nuit, toutes les fleurs du magnifique jardin de l’empereur s’étaient fanées.

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