Lecture au coin du feu | Carapaces d'Audrey Pleynet

En allant à la librairie, je suis encore repartie avec une montagne de livres.

En passant à la caisse, j'ai reçu un hors-série en cadeau : Une Heure-Lumière des éditions Le bélial' qui contient une nouvelle d'Audrey Pleynet intitulée Carapaces.

Fort intriguée, j'ai donc commencé ma lecture.

Ce fut le choc, ce fut la claque. Des phrases courtes et incisives qui donnent au texte une mélodie particulière, un univers singulier, un message qui se dessine au fil des pages à travers une science-fiction inédite et originale.

Couverture du hors-série 2026 "Les Heures-Lumière" des éditions Le bélial'

/!\ SPOILER : Lisez d'abord la nouvelle si vous souhaitez garder la surprise.

Carapaces

Ça commence fort. Un début qui marque l'éradication d'une espèce entière, les Sat Dim, par une autre, les Sat Rez. Ces étranges créatures à plumes, à tentacules et carapaces sont deux espèces qui vivent sur la même planète, autour de laquelle tourne deux soleils : Le Grand et le Petit. Malgré leurs ressemblances, les Sat Dim sont pacifiques, centrées sur les sciences et l'art, tandis que les Sat Rez sont belliqueuses.

L'histoire des Sat Dim est complètement effacée. Mais les incohérences demeurent et un groupe de Sat Rez, les melatis, veulent déterrer la vérité malgré les persécutions et le risque d'être exécuté sur la place publique par les leurs. Ce qu'elles découvrent change toute la donne : leur planète est condamnée.

Comment survivre ? Sauver la planète ? Sauver l'espèce ? Mais faut-il sauver une espèce belliqueuse vouée à tout détruire sur son passage ?

Une biologie originale

Ce qui m'a frappée dans ce récit court, c'est l'originalité de l'espèce que l'autrice a inventée. Inclassable tant par son apparence hétéroclite (plumes, tentacules, carapaces) que par son système de fonctionnement et sa société.

Les Sat Rez, au féminin, vivent au sein de "Racème", des sortes de petits clans qui partagent absolument tout jusqu'à leur esprit. Elles communiquent par la pensée, et peuvent même occulter des sensations ou émotions désagréables pour secourir la psyché d'une des leurs. C'est le lien ultime.

Des palpes leurs permettent de lire des gravures. Leur histoire, leurs faits d'armes, sont ainsi marquées sur leurs carapaces qui constituent les archives pour les générations futures.

Elles ont un instinct très puissant, profondément ancré en elle, qui fait ressurgir des émotions : la peur, le besoin de se réfugier dans leur arbre-nid, le désir de protéger leurs petits, leur esprit belliqueux, etc.



Une voix singulière

Le style de l'autrice donne un récit vivant, des phrases courtes qui nous immergent dans la tête de son personnage, lui-même connecté par la pensée avec son Racème. On obtient des dialogues télépathiques très originaux, sans incise ni verbe de dialogue, où les sensations et les émotion sont des plus brutes.

Les changements de narratrices au cours de l'histoire rend la nouvelle dynamique. On commence avec une Sat Rez qui assiste au massacre des Sat Dim, puis à une descendante qui tente de reconstituer les faits historiques, et ensuite aux générations futures qui subissent les conséquences des actions passées. Le lecteur est témoin du camouflage de la vérité au fur et à mesure, ce qui créé une ironie dramatique efficace.

Un message qui fait écho à notre monde

Bien entendu, la force de cette espèce qui nous semble en tout point étrangère, c'est aussi de nous ressembler à nous, êtres humains, qui vivons sur Terre.

La nature belliqueuse de l'Homme n'est plus à démontrer. Sa capacité a modifier l'Histoire à son avantage également. Même si parfois, la réalité historique est restaurée, des génocides sont reconnus et jugés sur le tard, il reste avec certitude des zones d'ombres, un cimetière de faits oubliés par faute de ne pas en avoir retrouvé de traces, ou par dénégation de ceux qui en sont à l'origine.

L'autre thématique abordée par Carapaces, outre celle de l'altération du passé, est l'extinction de l'espèce. Lorsqu'elles apprennent que leur planète ne sera bientôt plus habitable, le groupe de Sat Rez s'enfuient à bord d'un vaisseau fabriqué par les Sat Dim qu'elles ont elles-mêmes exterminées par le passé. L'instinct de survie les poussent à entreprendre un voyage vers un signal lointain, sachant pertinemment qu'elles ne l'atteindront pas vivantes à cause des radiations qui les tuent une à une. Seuls moyens de survivre : engendrer un maximum de descendance, utiliser les carapaces des morts calcifiés comme barrière protectrice, et espérer.

Ce voyage est marqué par la scission des Sat Rez, qui définitivement ne savent pas s'allier même pour une cause aussi cruciale que la préservation de leur espèce, en deux groupes : les Hove belliqueuses et les Ilote pacifiques. Les générations futures ne connaissent que l'intérieur du vaisseau qui devient de plus en plus étroit, du fait des corps calcifiés qui s'accumulent ; le savoir et l'histoire leur parvient des gravures portées par les carapaces de leurs ancêtres. Des Sat Rez dont la vie est un sacrifice fait pour les générations futures, qui un jour atteindront peut être ce signal inconnu perdu dans l'immensité de l'espace.

Pessimisme. Car même si elles atteignent cette Terre promise et parviennent à sauver leur espèce, les Sat Rez restent belliqueuses : ne détruiront-elles pas les espèces qui y vivent ? Le cycle ne se répètera-t-il pas ?

Le parallèle avec les humains est évident. Malgré un monde qui s'écroule sous le poids des guerres, du réchauffement climatique et d'espèces qui s'éteignent à cause de l'exploitation intensive de notre environnement, nous ne parvenons pas à faire corps pour tenter de résoudre ces problèmes que nous avons nous mêmes causés.

Pourtant...

Une fin optimiste

La fin de Carapaces se révèle plutôt optimisme malgré l'ambiance sombre et pessimiste qui règne au long de l'histoire. Tout est dans le nom.

Les carapaces sont les archives des Sat Rez. Lorsqu'elles commencent à mourir dans le vaisseau, la commandante tyrannique Hove laisse en héritage la sienne, couverte de ses massacres et de sa soif de sang. Mais les descendantes des melatis, opposées à ce cycle de violence, recouvrent peu à peu les carapaces des belliqueuses par des versions plus douces, atténuées, de la vérité. Le passé est encore une fois altéré : elles n'ont plus décimé les Sat Dim, leur but est noble, leur peuple est pacifique. Ces modifications subtiles des "archives", de leur héritage, seules sources de savoir des futures générations prisonnières du vaisseau, font leur petit bout de chemin jusqu'à devenir une vérité.

Quand le vaisseau arrive à destination, un Humania et un Marith (capable de télépathie), libèrent les deux seuls survivants Sat Rez au cœur du cimetière de carapaces. Le Marith étudie cette espèce inconnue en sondant leurs pensées. Il est catégorique : les Sat Rez sont inoffensifs, sans trace de violence, ou d'instinct d'agression. Une espèce totalement pacifique.

Choc, révélation. Les Sat Rez pourtant si belliqueuses sont devenues pacifiques. La violence ne serait donc pas "gravée dans leur carapace", ne serait pas un instinct dont elles ne peuvent se défaire comme elles le croyaient. Cette perte de soif de sang vient-elle des épreuves endurées par ce long voyage, ou la diminution progressive des leurs, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que deux ? Deux, d'ailleurs, qui n'appartiennent ni aux Hoves belliqueuses, ni aux Ilotes savantes. Deux qui ne font probablement qu'un, un Racème.

Le plus probable est que les carapaces gravées par les premières melatis, qui altéraient l'histoire pour la rendre plus supportable, plus digeste, et qui de ce fait occultaient la violence sous toutes ces formes, ont joué un rôle essentiel. Elles ont commis l'acte d'altérer le passé, alors même qu'elles s'étaient battues pour déterrer la véritable Histoire, mais cette fois dans l'intention de permettre aux descendants Hove et Ilotes de s'entendre en paix. Elles ont réussi. Et leur espèce perdure.

Conclusions

J'ai beaucoup aimé cette nouvelle d'Audrey Pleynet. Je n'ai pas lu énormément de science-fiction pure, à l'exception de Dune et d'Isaac Asimov, donc l'entrée dans son récit m'a fait l'effet d'un choc des cultures, avec tous ces noms et ces appendices organiques que je ne connaissais pas. Mais une fois plongé dans ce monde, on s'en imprègne. Le message est fort, empreint d'un optimisme surprenant, sujet à débat et à interprétation. Le signe d'une bonne histoire !


A bientôt pour une prochaine lecture,


Shelly Yun


***


Lexique :

Palpe : Appendice pair accompagnant diverses régions de la tête chez les annélides, les mollusques lamellibranches et les arthropodes, et qui semble avoir surtout un rôle tactile.

Ironie dramatique : procédé de narratologie par lequel le lecteur connaît une information que le protagoniste ignore, générant de la tension ou du conflit.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Lecture au coin du feu | Jacaranda

Lecture au coin du feu | Soie d'Alessandro Baricco