Lecture au coin du feu | Soie d'Alessandro Baricco

Soie, un roman publié en Italie, encensé et culte.



Résumé

Le roman s'ancre dans une Europe de XIXe siècle, pour qui le Japon est la fin du monde. Hervé Joncour habite à Lavilledieu en France et travaille dans l'élevage de vers à soie, qui sont employés dans les nombreuses filatures mises en place par le visionnaire Baldabiou.

Lorsque les vers à soie d'Europe et du Moyen-Orient sont contaminés par une mystérieuse maladie, Hervé Joncour doit se rendre jusqu'au Japon afin de s'en procurer et sauver les filatures de Lavilledieu. Cette expédition le marquera d'une manière inattendue et la nostalgie du Japon le suivra toute sa vie.


/!\ Spoiler


Un roman concis et d'une simplicité travaillée

Soie d'Alessandro Baricco tient en peu de pages. Rapide à lire, simple, mais portant une profondeur stylistique certaine. L'écriture est travaillée de manière à offrir au lecteur un voyage plein de nostalgie, de langueur, et de poésie à travers des répétitions qui créent un rythme et des images frôlant l'érotisme et la sensualité.

Le texte est beau et ne s'alourdit d'aucune description poussée. Les personnages sont peu décrits, mais leurs caractéristiques principales sont appuyées par des répétitions mot pour mot tout au long de l'histoire :

Ces yeux-là n'avaient pas une forme orientale 

Son visage était celui d'une jeune fille

Elle avait une voix superbe

Les personnages sont ainsi réduits à leur attribut minimal, comme si le reste n'avait que peu d'intérêt. Peut-être est-ce simplement ce que le protagoniste trouve remarquable chez ceux qui l'entourent ?

Cette simplicité me rappelle la philosophie japonaise qu'on nomme le wabi-sabi. Il s'agit d'un concept esthétique et spirituel dérivant du bouddhisme zen et du taoïsme qui prône le retour à la simplicité, la sobriété et l'imperfection. Ainsi, le beau ne se trouve pas dans l'excès et le clinquant, mais dans la nature éphémère, l'artisanat, certes imparfait, mais qui exige un savoir-faire et du temps. De cette pensée émerge le kintsugi, cet art qui consiste à réparer les poteries fêlées en soulignant leurs fissures par de l'or au lieu de les faire disparaître. Ainsi la beauté se trouve aussi dans ce qui est ancien, imparfait, sobre. Tout l'artisanat et l'art de vivre japonais s'inspire de cet esthétisme wabi-sabi

Le texte d'Alessandro Baricco est à l'image de cette philosophie : sans excès, simple, et court. Non seulement, son roman parle du Japon du XIXe siècle, encore si mystérieux à cette époque, mais il épouse la forme de l'esthétisme japonais.

Une forme poétique qui brise les règles

Le roman Soie est parcouru d'anomalies, si je peux les appeler ainsi, de moments où la forme du texte s'envole :

Tout à coup,

sans bouger le moins du monde,

cette jeune fille

ouvrit les yeux.

Ou encore :

Ce fut ainsi qu'il vit,

finalement,

tout à coup,

le ciel au-dessus du palais se noircir du vol de centaines d'oiseaux [...]

 Soie, Alessandro Baricco, Albin Michel, p. 61

Ces passages sont comme des instants suspendus durant lesquels un bref et subtil mouvement induit un spectacle époustouflant : une jeune fille ouvre les yeux, des oiseaux s'envolent. Le temps semble arrêté dans sa course folle (contraste saisissant avec les récits de voyages expédiés en une ou deux pages). Cette cassure de la syntaxe apporte du relief et de la poésie, qui rappelle les gestes économes des rituels japonais (cérémonie du thé, artisanat, bain...) et souligne la sensualité, la précision et la poésie contenues dans un instant éphémère.

Nostalgie du Japon ou de la femme

Le voyage du protagoniste à travers le monde jusqu'au Japon est raconté sur une page. Une page ! On est loin de Jules Vernes ! Le texte sera d'ailleurs répété à un ou deux mots près à chacun de ses départ pour le Japon, créant un effet miroir qui prive le lecteur de toute sensation d'aventure : pour Hervé Joncour, c'est une routine. La manière que l'auteur a d'inverser les étapes du voyage à son retour est intéressante puisqu'elle instaure un rythme qui rebondit par parallélisme.

L'exotisme est englouti par l'absence de descriptions de ce pays pourtant étranger. On s'en tiendra aux faits. Le roman s'intéresse moins à la découverte du Japon, qu'à la rencontre d'Hervé Joncour avec Hara Kei, étrange figure autoritaire dans le petit village où il séjourne, à la lenteur de la vie là-bas, et à cette femme aux yeux qui n'avaient pas une forme orientale qui fascine Hervé Joncour. Elle le hante en silence. Il ne l'a aperçue qu'un bref instant, aucun mots n'ont été échangés, à l'exception de ce morceau de papier portant des signes dessinés à l'encre noire qu'il est incapable de lire. A l'encre noire (très important visiblement, car sera souvent répété).

Plus que le Japon, c'est cette femme qui lui manquera de retour à Lavilledieu. Il continuera à la chercher en développant une mélancolie et une obsession pour la création d'un parc chez lui. Un parc qui lui permettra de contempler les ondes du lac à la manière japonaise. Peut-on parler de nostalgie du Japon, ou plutôt de la femme, brièvement entrevue une... deux fois ?

Hervé Joncour retournera en tout cas à chaque occasion dans ce pays, même lorsque la guerre rendra le voyage périlleux. Pourtant, cet idylle n'existera jamais.

Distanciation du lecteur

Le roman semble choisir de tenir le lecteur à l'écart de toute empathie ou émotion à l'égard du protagoniste, nommé avec une constance sans faille : Hervé Joncour. L'utilisation de la 3ème personne du singulier instaure d'emblée une distance avec ce personnage désigné par son prénom et nom de famille tout au long du récit. En plus de cela, la narration s'attache à ne surtout pas décrire ses pensées : le point de vue n'est ni omniscient ni interne (nous aurions la connaissance de ce qu'il pense à minima), mais masqué. Le lecteur ne peut que deviner à travers des actions peu marquées ce qu'il ressent. Non seulement, il n'est pas réellement décrit, mais c'est un acteur passif de sa vie :

C'était au reste un de ces hommes qui aiment assister à leur propre vie, considérant comme déplacée toute ambition de la vivre.

Elle pleuvait, sa vie, devant ses yeux, spectacle tranquille.

Hervé Joncour agira une fois : lorsqu'il décidera de son chef de retourner pour la dernière fois au Japon, alors que la guerre a éclaté et qu'il n'est pas nécessaire de s'y rendre. Son unique action qui fera dérailler sa vie parfaitement rodée (tout de même poussée par la réception d'une lettre en japonais très, très, très érotique, de la part vraisemblablement de cette femme qui le hante).

Cette passivité, la méconnaissance de ses pensées, et la narration concise tendent à créer un fossé entre les lecteurs et les émotions que le protagoniste peut ressentir. Ceux qui s'attachent davantage aux personnages qu'à la forme littéraire peuvent être déçus par le manque d'impact émotionnel. De la même façon, si l'on recherche une romance passionnée, ce n'est pas dans Soie qu'on va la trouver.

Une romance tissée de soie

Le personnage que je trouve le plus attachant est la femme d'Hervé Joncour, Hélène. Elle, qui attend le retour de son mari à chacun de ses voyages, fidèle (?) Pénélope. Par ses remarques subtiles, on comprend qu'elle sait. Elle est au courant, se doute, mais ne dit rien, à part : 

Promets-moi que tu reviendras.

Hervé Joncour l'aime aussi, indéniablement, sans pouvoir néanmoins effacer totalement le Japon de son cœur. Il tente à plusieurs reprises de s'extirper de ce fantasme, mais il le rattrape aussitôt par le besoin financier de retourner au Japon, un billet en japonais déchiffré...

Ce que je trouve puissant, c'est que finalement... c'est Hélène qui y mettra fin. Hervé Joncour reçoit une lettre en japonais qu'il fait traduire : son contenu est hautement érotique et concrétise ses fantasmes. Je ne suis pas sûre du sens à en donner. Mais cette lettre qui le met en scène avec la femme dont il rêve, transforme Hervé Joncour en "moine zen". Elle met fin à sa quête du Japon. Il réalise plus tard qu'en réalité... c'est Hélène (décédée au moment où il l'apprend) qui l'a rédigée en y mettant toutes ses émotions.

Que doit-on en tirer ? Elle savait, certainement. Imaginait-elle ce qui s'était produit au Japon entre son mari et cette mystérieuse femme qui jetait des ombres dans son âme ? Tentait-elle de lui offrir l'illusion de l'amour qu'il avait rêvé, pour lui rendre sa joie perdue ? Était-ce par bonté d'âme ? Par amertume ? Par envie d'être cette femme ? Possible :

Vous savez, monsieur, je crois qu'elle aurait désiré, plus que tout, être cette femme.

En tout cas, Hélène l'aimait réellement. Même si leur couple semblait fondé sur une passion mesurée, routinière, celle qui, parce qu'elle ne s'enflamme pas et ne repose sur aucun fantasme, dure le plus longtemps. Pour moi, c'est celle-ci, la véritable romance dans Soie : Hélène, qui souhaitait plus que tout être la femme "aux yeux qui n'avaient pas une forme orientale".

La romance hypothétique entre cette femme au Japon et Hervé Joncour est aussi transparente et fine, invisible, comme la soie :

[...] il avait tenu dans sa main un voile tissé avec un fil de soie japonais. C'était comme ne rien tenir entre ses doigts.

Je pense que cette femme est exactement à l'image de la soie japonaise. D'ailleurs, plusieurs fois l'analogie entre elle et son vêtement soyeux sera rappelée. Elle est invisible, muette, une illusion brève qui durera pourtant toute la vie d'Hervé Joncour. Mais elle n'est que ça, de la soie.

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