Concours de nouvelles - Update | Son esprit veille encore

Réponse pour le concours sur le thème "Souvenir" et "Logique d'enfant"

Comme je l'avais annoncé dans un précédent article, j'ai participé à de nombreux concours de nouvelles cette année. L'un d'eux était organisé par Le Lys Bleu Editions sur le thème Souvenir et Logique d'enfant avec comme contrainte d'écrire une nouvelle de 3 à 5 pages.

Ma nouvelle n'a pas été lauréate du concours mais a fait partie des 15 finalistes (sur 250) selon le mail que j'ai reçu. J'en suis donc assez satisfaite, surtout que cette nouvelle que j'ai intitulée Son esprit veille encore était un essai expérimental : dans un style et un genre nouveau, moi qui écris surtout de l'imaginaire jeunesse. Cette fois, j'ai tenté de centrer l'histoire autour d'une femme d'une trentaine d'années, dans un monde réaliste et contemporain.

Le Lys Bleu Editions me proposait également dans son mail d'envoyer deux nouvelles rédigées dans le cadre de leur concours en vue d'une publication de recueil, car je cite :

Votre texte a marqué les esprits de notre comité de lecture [...]

[...] nous sommes convaincus que votre univers mérite d’être exploré sur un format plus long.

Bien que cela soit probablement une simple formule de politesse et d'encouragement, cela m'a fait plaisir. Comme je n'ai pas d'autres nouvelles à leur présenter et que la consigne est d'en envoyer au moins deux, je me sens libre de partager ma nouvelle avec vous.

Je vous livre dans cette courte nouvelle mon interprétation de la logique d'enfant à travers un souvenir.

 Bonne lecture !


***

 


Son esprit veille encore


de Shelly Yun


Le camion culbuta sur la chaussée comme un train de marchandises sur le point de dérailler. Denis poussa un juron en écrasant sa cigarette entre ses dents et tira sur le frein d’un coup sec. Six heures de route, ça fatigue. Il était à bout de nerf.

— Enfin arrivé.

Il jeta son mégot par la fenêtre. Je bondis du siège passager avec l’impatience d’une gamine de cinq ans qui découvre le père Noël dans un rayon de supermarché et lui saute au cou pour savoir ce qu’elle aura sous le sapin. Quand je suis devenue adulte – quand j’ai su que le monde n’était qu’une vaste supercherie destinée à tromper l’innocence des enfants –, j’en ai gardé un traumatisme ; je ne peux plus voir un costume de père Noël sans penser à ce gros bonhomme du supermarché, et la nausée survient aussitôt.

Denis s’accouda à la fenêtre en lorgnant la maison branlante. Il lâcha un long soupir pour bien me signifier qu’il n’appréciait pas la vue. Je contournai notre camion et ramassai le mégot rougeoyant au bas de sa vitre. Je le lui tendis :

— Pas de ça ici. Les arbres, dis-je en pointant la forêt.

— Des arbres, il n’y a que ça ici.

— Tu étais d’accord, rétorquai-je placidement.

— Oui, oui, je sais à quel point ça compte pour toi. Mais c’est encore plus perdu que ce que tu m’avais dit. Qu’est-ce que Maëlle va faire ici ?

Maëlle dormait affalée sur la banquette arrière, dans cet entre-deux qui n’est ni la naissance ni la mort, cet endroit que seules les âmes d’enfants sont autorisées à fouler de leur esprit souple, terreau fertile d’imaginaire et de sensation pure. Sa tête écrasait Willy, son ourson en peluche.

— T’inquiètes, elle va adorer.

Denis leva les yeux au ciel. Je sais… Il me voyait comme une adoratrice enlisée dans des souvenirs d’enfance qu’elle avait elle-même sacralisés. Au point de fomenter une stratégie à long terme dans laquelle ma vie ne tournait plus qu’à vide, dans le seul but de recréer l’Eden que j’avais jadis connu. Oui, j’avais travaillé d’arrache-pied, trimé nuit et jour, sacrifié mon sommeil et ma santé mentale, mais tout cela, je l’avais fait pour nous. Pour Maëlle. Pour qu’elle puisse jouir de ce à quoi j’avais eu le privilège de goûter pendant cinq ans. Aujourd’hui, j’avais réussi.

Je me lançai à corps perdu sur le sentier menant au perron de la maison. La sensation du vent dans mes cheveux exalta mes sens, il portait le parfum boisé des sapins. L’image de la bruyère en fleur s’épanouit en arrière-plan de mon esprit surexcité. Ce n’était pas encore la saison. Les montagnes recelaient mille mystères encore endormis à cette période de l’année. Un dégradé de verts du plus sombre au plus clair montait jusqu’aux cimes enneigées.

En face de la maison, mon cœur s’emballa d’une manière que je n’avais pas anticipée. Je savais que le bonheur me submergerait, mais pas si tôt… pas si fort. C’était un chalet simple, comme on en trouve partout dans la région, avec un étage et un grenier. Les lattes de bois avaient perdu leur blancheur d’antan. Des planches obstruaient les fenêtres aux carreaux crasseux, dont les volets, malmenés par le vent puissant qui soufflait en rafale parfois, s’étiolaient. Mais c’était bien elle. Ma maison. L’altération d’une façade ne peut pas changer le cœur d’un bâtiment, son âme, car celle-ci est intimement liée aux souvenirs de ses occupants. C’est pareil pour un être humain. Changez tout chez lui, même ses atomes, mais sa nature restera la même.

La main tremblante sur les clefs, je songeai à cet axiome. J’espérais qu’il était vrai et que rien n’avait changé. Il y avait eu deux familles depuis… Les empreintes résiduelles de mon enfance avaient pu être balayées par les vies et les habitudes des nouveaux habitants. Les murs se souviendraient-ils de la petite fille que j’avais été ?

J’inspirai profondément, puis ouvris la porte d’un grand geste, comme on arrache un pansement resté collé un peu trop longtemps. Les gongs émirent une plainte. Le couloir plongé dans la pénombre s’étira devant mes yeux embués. Le vent s’engouffra et souleva légèrement les draps blancs posés sur les meubles abandonnés par les anciens propriétaires. De vieux fantômes de bois, gonflés par l’humidité et craquelés, qui témoignent d’une existence lointaine. Je ne les avais pas côtoyés. Mais l’axiome était vrai. Malgré ces meubles et cette disposition qui m’étaient étrangers, le long corridor légèrement de travers m’apparut comme un ami de longue date que je n’aurais pas revu en vingt ans. Les émotions que j’avais gardées en moi durant tout ce temps jaillirent, cascade ininterrompue de sentiments indicibles dont j’ignorais même l’existence, cachés dans les tréfonds de ma mémoire. J’avais ouvert le mauvais tiroir. Heureusement que Denis s’occupait de décharger les affaires et ne me voyait pas dans cet état. Encore un point qui lui aurait permis d’argumenter sur le fait que venir ici était une erreur.

L’odeur âcre de renfermé qui me saisit aux narines m’arracha un sourire. J’inspirai à fond pour m’en imprégner, tentant d’y déceler les fragments d’un ancien shampoing, d’une bougie parfumée, ou d’un désodorisant qui seraient restés piégés.

Je trainai lentement jusqu’à la petite fenêtre au fond du couloir. J’écartai ses vieux rideaux poussiéreux et l’ouvris béante, laissant la clarté hivernale inonder les lieux. Des particules de poussière dorées scintillaient dans le rai de lumière. Soudain, des figures fantasmagoriques fusèrent devant mes yeux.

Une fillette de cinq ans court dans la prairie qui borde la maison. C’est… moi. Elle suit son frère. Robuste, boucles brunes, jambes athlétiques. Ils courent tous les deux, les poumons brûlants, les sourires éclipsant la beauté des fleurs sauvages à leurs pieds. Les deux enfants dévalent les pentes des collines, gravissent les rochers, se cachent dans les arbres, et sautillent dans les cours d’eau pour s’éclabousser.

Je me souvenais de ces jours heureux. Mon Eden, le point culminant de mon existence. La liberté de parcourir les champs et les bois sans autre contrainte que celle du jour qui décline, la voix de ma mère qui m’appelle depuis le porche, lointaine, tandis que je m’amuse à observer une fourmilière et à établir une stratégie d’attaque. Mon frère qui bondit sur le monticule en faisant fuir les petites bêtes noires. Mon frère… Il ne parlait jamais. Ce n’était pas grave, nous avions notre propre langage. Il me comprenait et je le comprenais. Quand je repensais à lui, un étau comprimait ma poitrine, je défaillais en manque d’air. C’était mon meilleur ami, mon seul.

Je détestais cet endroit à notre arrivée ; j’avais dû quitter Florence, ma sœur de cœur, et mon école adorée. Maman me donnait des leçons à la maison mais les récréations n’avaient pas la même saveur. Mon frère était mon seul réconfort.

C’était pour lui que je souhaitais à tout prix racheter la maison, même si elle tombait aujourd’hui en ruine. Pour lui, pour Maëlle, pour nous… Tout s’emmêlait et j’ignorais le sens de mes actions. J’avais besoin de revenir. Voilà… Peut-être était-ce la véritable raison. Un acte purement égoïste que j’emballais de bonnes intentions : vivre à la montagne en famille, être loin du stress de la grande ville, avoir un cadre naturel, offrir à Maëlle les jouissances de la liberté. C’étaient des prétextes : peut-être qu’elle n’aimerait jamais l’endroit comme moi je l’avais aimé.

Dehors, les bruits de ferraille et de carton tombant lourdement au sol tintaient. Il fallait que j’aide Denis à décharger les meubles. Mais j’étais envoûtée. Je parcourus la maison vide avec lenteur ; des réminiscences aux allures de spectres ou de songes éveillés courraient autour de moi.

La fillette monte sur le dos de son frère et s’amuse à faire du rodéo. Ils se cachent de papa, mais le frère ne peut s’empêcher de faire du bruit. Elle est fâchée. Mais l’instant d’après, ils courent dans la forêt. La forêt, c’était leur territoire. Personne n’avait le droit de la fouler du pied. Bon, ils acceptaient les petits animaux : écureuils, étourneaux, marcassins… C’étaient leurs sujets, ils étaient les rois. Dès qu’elle est fatiguée, il la porte sur son dos, son fier chevalier servant.

Une larme roula sur ma joue. Je m’assis sur le lit abandonné couvert d’un drap sale, qui n’était pas le mien. Mais c’était bien ma chambre d’autrefois. Je me souvenais qu’à cet endroit se trouvait la couchette de mon frère. Mon frère qui…

La fillette joue à pêcher des truites à la main sur le gué. Le courant est assez fort ce jour-là. Le frère crie soudain. Il ne peut pas s’exprimer par des mots, alors il s’époumone en hurlements incompréhensibles. La fillette relève la tête, confuse, puis elle remarque un tronc d’arbre emporté par le courant. Il lui fonce dessus. Le frère saute dans l’eau et attrape la fillette pour la jeter sur la berge. Mais il perd la possibilité de s’enfuir. Le tronc le percute. Il est emporté. La fillette pousse des cris terrifiés. Ils sont seuls dans la forêt. Les adultes sont à la maison et ne peuvent pas l’entendre. Elle court, court, en longeant le lit de la rivière. Puis elle le retrouve étendu dans un cercueil de roseaux qui a stoppé sa course. Inerte… Mort…

Ce souvenir m’arracha un gémissement. Je quittai la chambre et me dirigeai vers la terrasse. Normalement, elle devrait être là, dissimulée entre deux buissons. Les précédents occupants ne l’avaient sûrement même pas remarquée. Je m’accroupis pour me glisser dans le passage, devenu trop étroit pour moi, et débouchai sur une petite clairière attenante au jardin. Au milieu d’un carré verdoyant, où les fleurs s’ouvraient comme des petites touches de peinture, une croix en bois jaillissait d’un monticule de terre. Je me penchai en pleurant. Sur l’épitaphe était gravé d’une écriture tremblante :

« Max, le meilleur ami de l’Homme.

Tu nous manques. »

Je caressai la petite tombe. L’enfant est épargné par les préconceptions erronées de l’adulte. Les liens du sang ou de l’appartenance à une espèce commune n’ont pas cours pour lui. Qu’il possède un museau ou un nez, deux jambes ou quatre pattes, Max était de ma famille au même titre que ma mère et mon père. Mon frère m’avait sauvé la vie. Il m’avait offert la plus belle amitié qui n’eût jamais existé en ce monde. Comment aurais-je pu ne pas revenir dans cette maison ? Il m’avait appris à me méfier des dangers de la nature et à les dompter. Nous avions été rois de la forêt. Il me manquait.

Mais aujourd’hui, je souhaitais lui montrer quelle femme j’étais devenue. Je voulais que les meilleurs moments se gravent encore plus profondément dans ma mémoire que les mauvais. Ici plus qu’ailleurs, l’esprit de Max me protégeait… encore et toujours.


FIN


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